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Date
30 octobre 2025
Auteur
Le Anh Nguyen
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Dans cette nouvelle édition des Masterclasses de l’Excellence Managériale, nous avons eu le privilège d’accueillir Gaël Giraud, économiste, directeur de recherche au CNRS, ancien chef économiste de l’AFD et prêtre jésuite, co-auteur avec Anne Alombert de Le Capital que Je Ne Suis Pas. À la croisée de la science, de la spiritualité et de la politique, il nous a offert une réflexion aussi rigoureuse que dérangeante sur la numérisation du monde et le risque de voir l’humain réduit à une simple ressource économique.
L’Humain et la Machine : un Faux Débat
Gaël Giraud s’appuie sur le séminaire de Jacques Derrida, L’Animal que donc je suis, pour pointer un piège intellectuel. Opposer l’humain à la machine, c’est rejouer un vieux débat : celui qui opposait autrefois l’humain à l’animal. Depuis l’Homo habilis, notre humanité est inséparable des outils que nous produisons. L’intelligence artificielle ne fait pas exception.
Elle est une extension de notre corps et de notre pensée — mais elle rétroagit sur nous. La vraie question n’est donc pas de savoir si la machine pense. C’est de mesurer l’effet que nos propres créations exercent en retour sur notre humanité.
Le Capitalisme comme Technique de Capitalisation
Au cœur du livre se trouve une idée forte : le capitalisme n’est pas un système figé. C’est avant tout une technique — celle de la capitalisation — née chez les banquiers italiens du XIVe siècle. Le principe est simple : toute ressource devient un stock. Et la valeur de ce stock, c’est l’argent qu’il va rapporter dans le futur.
Cette logique s’est d’abord appliquée aux forêts, puis aux marchés financiers. Aujourd’hui, elle nous concerne directement. Nos données, nos comportements, nos réactions en ligne : tout ce que nous donnons gratuitement aux plateformes est devenu un capital. Des entreprises privées en tirent des revenus. Quand c’est gratuit, c’est toi le produit — cette formule résume une réalité vieille de plusieurs siècles.
L’Imprévisibilité des Marchés et l’Illusion du Contrôle
Gaël prend un exemple concret : la faillite du Crédit Suisse en 2023. En 48 heures, l’une des banques les plus solides du monde s’est effondrée. Personne ne l’avait vu venir — pas même les meilleurs économistes. Ce cas illustre une vérité simple : nous ne maîtrisons pas l’avenir.
Les marchés financiers sont imprévisibles par nature. Les économistes parlent de sunspots — des prophéties autoréalisatrices. Le mécanisme est le suivant : une figure d’autorité lance une rumeur. Les investisseurs, craignant que les autres la croient, agissent comme si elle était vraie. Et ce faisant, ils la rendent réelle. Dans un monde où tout dépend des marchés financiers, croire qu’on peut modéliser l’avenir est une illusion.
Les Dérives de l’Intelligence Artificielle Générative
Sur l’IA, Gaël adopte une position nuancée mais lucide. Il distingue deux types d’outils. Les IA spécialisées d’abord — celles qui détectent certains cancers avec une précision remarquable. Les IA génératives globales ensuite, comme ChatGPT ou Mistral. Ces dernières ont une limite importante : elles s’entraînent sur des données produites par d’autres IA. Résultat, elles se dégradent génération après génération. À partir de la sixième génération, les expériences montrent que le modèle déraille complètement. Gaël parle de maladie de la vache folle.
Les algorithmes de recommandation posent un autre problème. Ils sont conçus pour créer de l’addiction. Ils enferment les utilisateurs dans des bulles, rendent leurs comportements prévisibles — et les transforment ainsi en capital. Gaël Giraud va plus loin : certains de ces algorithmes poussent des adolescents au suicide. Les dirigeants des plateformes le savent. Et ils ne font rien.
La Décision Humaine : un Irréductible
Faut-il confier nos décisions à des machines, supposément plus rationnelles ? Gaël répond non — avec une conviction à la fois philosophique et juridique. S’appuyant sur Derrida, il rappelle qu’une décision se prend toujours « dans la nuit ». C’est-à-dire dans l’incertitude. En assumant une responsabilité qu’aucune équation ne peut porter à notre place.
Une machine n’est pas responsable. Or sans responsabilité, il n’y a pas de droit. Et sans droit, il n’y a plus que la loi du plus fort. L’exemple des armes létales autonomes est parlant : si une arme autonome tue un innocent, qui est coupable ? L’IA doit rester un outil. Elle peut aider à prendre de meilleures décisions. Mais elle ne peut pas décider à notre place.
Les Communs contre la Privatisation du Monde
En s’appuyant sur Karl Polanyi et son œuvre La Grande Transformation, Gaël établit un parallèle troublant entre la privatisation de la terre, du travail et de la monnaie au XIXe siècle — qui a conduit aux totalitarismes du XXe — et la capitalisation numérique de nos données et de nos savoirs aujourd’hui.
L’absolutisation de la propriété privée, qu’il s’agisse de sous-sols pétrolifères ou de l’Amazonie, constitue une menace existentielle pour l’humanité. Face à cela, il plaide pour la construction de communs, inspirée des travaux d’Elinor Ostrom, prix Nobel d’économie : des espaces collectifs dotés de règles délibérées, accessibles à toutes les parties prenantes, et capables de résoudre les conflits sans recourir à la loi du plus fort.
La Contribution comme Fondement d’une Économie Juste
Comment mesurer la vraie contribution de chacun au sein d’une équipe ? Gaël s’appuie sur la valeur de Shapley, un concept issu de la théorie des jeux. Le principe est simple : retirez une personne, et regardez ce que le projet perd sans elle. C’est ça, sa contribution réelle.
Appliquée à l’entreprise, cette méthode révèle des réalités inconfortables. L’ouvrier chargé de l’évacuation des eaux usées ? Sans lui, toute une ville s’arrête. Sa contribution est fondamentale. Pourtant, il est loin d’être le mieux payé. Gaël ne propose pas de tout recalculer avec un algorithme. Mais il invite à une prise de conscience : notre système de rémunération est largement déconnecté de la contribution réelle de chacun.
La Règle d’Or : Fondement de la Noosphère
Comment construire ensemble des communs vitaux ? Gaël Giraud convoque Pierre Teilhard de Chardin et sa notion de Noosphère — cette conscience collective planétaire. Sa réponse est simple, mais exigeante : la règle d’or. Tout ce que vous voudriez que les autres fassent pour vous, faites-le pour eux.
Se mettre à la place de l’autre, sans quitter la sienne. Cette capacité d’empathie est, selon lui, le fondement de toute vie familiale, de toute entreprise, de toute démocratie. Aucun algorithme ne peut la remplacer. Et l’alternative à la règle d’or ? C’est la violence.
En résumé…
- Humain et technique : inséparables depuis l’origine ; mais l’humain ne doit pas être réduit à un capital (stock + flux de revenus futurs).
- Numérique responsable : questionner les usages, les algorithmes et l’addiction ; refuser la capitalisation des personnes.
- IA : outil au service de la décision responsable, jamais un substitut ; la décision reste « dans la nuit », humaine et irréductible.
- Rôle du manager : donner du sens, accompagner les équipes ; appliquer la règle d’or — se mettre à la place de l’autre. Il n’y a pas de vie d’entreprise sans cela.
- Contribution et communs : l’entreprise comme commun ; valeur de Shapley ; défendre les communs contre la privatisation outrancière.
- Transition : éducation, transparence, choix collectifs ; refuser la prédictibilité illusoire et la financiarisation.
Ne manquez pas la prochaine Masterclasse !
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Date
30 octobre 2025
Auteur
Le Anh Nguyen